Je ne saurais que trop vous recommander la lecture de l'oeuvre du philosophe suisse Alexandre Jollien.
Un extrait d'une de ses chroniques intitulée : Le Lieutenant Columbo nous invite à un exercice de sagesse
"J’y lis un rapport au monde nuancé à l’endroit des apparences. Le protagoniste d’abord, fidèle à la tactique du gendarme de Bourvil, demeure perspicace sous un petit air bonnasse. On est loin de la prétention, loin des titres. Une personnalité riche et complexe déborde ici la fonction. Le lieutenant me fait irrésistiblement penser à Socrate, cette figure tutélaire de la pensée occidentale...
.....Le lieutenant Columbo use de cette même ironie, il dissimule son intelligence, voire sa ruse. Son adversaire est libre de croire ou ne pas croire ce qu’il voit. Lui-même demeure attentif aux apparences, mais sait s’en méfier. Pour un regard perspicace, le réel livre mille enseignements, témoigne du passé, ne peut tout à fait taire ce qui a été. Le regard aussi peut se porter sur lui-même et pratiquer l’autodérision. Il s’agit de renoncer à l’esprit de sérieux qui nous enferme dans un rôle mais choisir délibérément comment jouer avec notre personnalité. L’autodérision ne serait-elle pas une pratique de l’humilité ? Prendre conscience de l’opinion que les autres ont de nous pour s’en distancer, surtout ne pas s’y laisser enfermer. Car trop souvent, l’autre me dicte la conduite que je dois avoir, je m’identifie dès lors à ce que l’autre veut de moi. Cultiver le recul à l’endroit de son image procède d’une pratique de soi qui congédie la complaisance, le paraître.
Entre autres vertus, Frank Columbo, nourrit une confiance dans l’œuvre du temps. Difficile d’être patient lorsque le temps paraît vain, et qu’il semble nous arracher plus que nous donner. Déterminé, le lieutenant Columbo sait que le temps permet l’éclosion de la vérité. On ne saurait persister dans le mal. C’est le criminel qui doit lutter contre la vérité. La vérité est patiente, elle attend que l’erreur manifeste son incohérence, ses limites, son mensonge. Le lieutenant connaît son talent, c’est probablement cela qui lui permet de persévérer. Dans Criminologie appliquée, il nous livre un de ses secrets : « Parler le moins possible. » ....
.......... Notre lieutenant, lui, ne juge pas. Ce n’est pas son travail. Il doit chercher la vérité, ou plutôt, la révéler. Jamais, donc, on le surprend à émettre un jugement de valeur sur les personnes qu’il côtoie. Au contraire, un principe de bienveillance l’invite même, à de rares exceptions, à passer l’éponge sur un crime causé par le désespoir. Ce même principe de bienveillance est un acquis du christianisme, la fameuse présomption d’innocence. Tant qu’on n’a pas prouvé la culpabilité du criminel, celui-ci est considéré comme innocent. Le lieutenant semble nourrir une infinie tendresse pour ses « clients », serait-ce parce qu’il connaît la fragilité de l’homme, ses faiblesses, ses limites ? Il cultive enfin une impassibilité à toute épreuve et se rit de ceux qui se moquent de lui...." Alexandre Jollien